La Beauté chez les Autres

Ndlr : Mon billet n’est pas une revue habituelle. Pourtant je crois que c’est une revue.

Une revue du monde, de sa réalité telle que nous aimons nous la cacher. 

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Aujourd’hui, j’ai deux vies parallèles. Je blogue la beauté, et je travaille dans celui de la laideur.

J’étais artiste, et j’ai doucement glissé vers un autre métier. Aujourd’hui je suis fière de faire partie de ceux qui se lèvent à cinq heures du matin, de ceux qui enchaînent douze heures de service quasi-debout, ceux qui portent, soulèvent, transportent. Je suis fière de faire partie de ceux qui touchent, ceux qui posent leurs mains là où aucun autre n’aimerait les poser, ainsi que leurs regards. Je fais partie de ceux qui prennent soin.

La laideur, je ne la vois pas : si au début, j’étais parfois rebutée à l’idée d’un corps malade, d’un corps mourant, d’un corps déchiré ou déformé, aujourd’hui je n’arrive plus à voir la maladie ou le handicap. Je vois toujours une personne, avec ce qu’elle est, ou ce qu’elle a été.

La laideur, ce n’est pas le corps, sa forme, son aspect, ni les substances qui peuvent en sortir. La laideur, ce sont ces pu**** de maladies. La laideur, c’est la souffrance, sous toutes ses formes. Ce sont les cris, les larmes, les crises psychotiques. La laideur, c’est parfois l’auto-mutilation, la volonté d’en finir, ou les addictions qui détruisent une vie.

Une volonté de surmonter l’effroyable.

Pour ne pas sombrer, lorsqu’on est soignant, il faut être armé. J’étais incapable de m’armer de courage, alors je me suis armée de la Beauté. J’ai apporté petit à petit de la Beauté dans ce monde.

J’ai remplacé l’odeur de médicament par des odeurs douces de soins. J’ai apaisé par des massages, j’ai rendu confiance par des soins.

J’ai maquillé des cicatrices, des gueules cassées. J’ai poudré des nez difformes et posé du vernis sur les trois doigts d’une main. J’ai laissé choisir l’huile essentielle pour le bain, j’ai demandé « rasoir ou cire à épiler ? », j’ai écouter les histoires de vie, ou parfois parlé avec des mots plus simples pour qu’ils soient compris, ou encore des gestes.

J’ai adapté les soins aux peaux déchirées, j’ai choisi des produits avec plus de soin que je ne l’aurais fait pour moi. J’ai imaginé un lieu où ils aimeraient se faire beaux, j’ai pensé un endroit où elles voudraient venir se faire belle, comme ça pour rien, pour elles, pour que les soignants les félicitent, les flattent un peu ; pour rire un peu et retrouver les sensations perdues dans la masse de traitements, de draps blancs, et de protections urinaires.

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 La beauté qui dérange

Parfois, sous couvert de bonté d’âme, on partage sur un réseau social la photo d’une belle plante blonde, qui pose tel un top model avec un bras en moins ou une jambe en titane. On ose mélanger notre vision de la beauté avec le handicap. La vérité est toute autre : le handicap et la maladie, ce ne sont malheureusement pas de belles plantes blondes à qui il manque un bras (enfin, il y en a quand même et heureusement).

Le handicap et la maladie ne comptent plus leurs corps déformés, leurs douleurs, leurs flots de bave, leurs incontinence. Rien ne représente cela, ni dans les films, ni dans la presse, ni dans la publicité. Les personnes avec lesquelles je travaille ne savent plus s’identifier. Elles ne se regardent pas, ne se touchent pas. Elles sont une âme douloureuse dans un corps qui ne leur reflète que la mort et la maladie.

Qu’il s’agissent de personnes nées avec ou de personnes ayant subi tardivement la maladie ou le handicap, elles sont parfaitement consciente qu’il leur manque, dans le milieu médical occidental d’aujourd’hui, un aspect des soins plus relationnel et en rapport direct avec le corps. Il ne s’agit pas là, encore une fois, d’apparence : pas question pour moi de relooker une personne handicapée ou malade, non. Il s’agit simplement de bien-être, et de moment de partage et d’écoute.

La relation soignant-soigné

Au-delà de la confiance en soi que l’on procure à la personne soignée dans ces moments, c’est tout simplement soi que l’on soigne.

Je me sens utile, nécessaire, et j’aime l’idée que la beauté le soit…

Merci d’avoir lu un peu de mon expérience !

Fanny

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21 Comments

    • C’est très bon les haricots verts ! (Surtout en salade !)
      Mon boulot a aussi des mauvais côtés : c’est difficile physiquement et, comme je bosse en psychiatrie, parfois moralement ! Merci pour le commentaire !

    • J’ai vraiment en vie d’en faire un grand projet à long terme… Parfois j’imagine ouvrir un institut spécialisé, ou mettre au point une équipe mobile qui se déplacerait à l’hôpital ou dans les centres …

  • Whoua c’est poignant ce que tu dis et tellement réel. Je n’ai rien à ajouter je ne vis pas ce milieu, j’ai été stagiaire infirmière quelques temps avant d’arrêter ma formation & je vois ce que tu veux dire. Le bien être ne se trouve pas uniquement dans le soulagement de la douleur…

  • Et quelle magnifique expérience Fanny. Merci beaucoup pour ces quelques instants, qui nous font entrevoir ton quotidien et celui de ces personnes qui sont dans cette souffrance et dans ces corps qui ne sont plus tout à fait les leurs.
    Merci d’être un rayon de soleil dans ce quotidien et de les voir non pas comme nous tous mais comme des sourires à venir, des petits moments de plaisir et de bonheur.
    Tu es un bien jolie personne!

  • J’aurais pas été dans le métro en lisant ça, j’aurais pleuré (mais j’essaie d’avoir un peu de dignité parfois). C’est super beau et fort à la fois je trouve. Voilà, j’ai pas grand chose de bien plus constructif à dire je crois 🙂

  • Ce billet est un des plus touchant que j’ai lu. Un grand bravo à ton courage et ton beau regard sur le monde. Heureusement que des gens comme toi existent. Je te souhaite un joli chemin professionnel, de belles rencontres et toujours plus de fards et de crèmes.
    Bravo. Merci.

    ps: ta bannière est superbe!

    • (Merci pour la bannière, je la trouve pas si bien et j’aimerais bien me faire aider pour en faire une plus jolie).
      Et merci pour ton message ! J’ai parfois besoin de parler du côté « moche » de ma vie (voir les gens mourir, avoir les mains dans le caca, etc) << glamour

  • Il est magnifique ce post. Je passe de temps en temps sur ton blog, comme ça en passant (et je laisse jamais de commentaires) mais là, il le faut.
    Au moins pour te remercier d’avoir partager ça avec nous.
    Merci.

    • Hé ben ça, c’est gentil de ta part. C’est difficile de faire comprendre aux gens que malgré un blog beauté, on n’est pas que futile/léger/bêta, etc

  • Tu vois, ce que j’ai aimé dans ce billet, c’est comment la beauté arrive à soulager les peines, les douleurs, qu’elle arrive à redonner un peu de lumière, d’espoir, de soulagement, d’apaisement dans une vie parfois trop pleine de souffrance. J’aime cette vision de la beauté, et c’est celle-ci que j’aime véhiculer.
    De toi à moi, tu fais un métier que je ne pourrais pas faire et rien que pour ça, je suis admirative. Tout ce corps de métier, je le respecte infiniment.

    • Merci Hélène, c’est vrai que souvent, je me dis que je ne veux pas finir à soulever des personnes toute la journée à plus de quarante ans, et je pense me réorienter dans l’avenir, mais je garde toujours en tête un projet en rapport avec le bien-être des personnes « différentes » ou malades. Il y a encore trop peu de journées, d’événements, ou de lieux consacrés à ça

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